Quand les modèles manquent, il faut apprendre à devenir son propre guide.
Les femmes queers avec qui Gender at Work collabore m’ont appris une vérité simple : lorsque la représentation manque, il faut apprendre à devenir son propre guide.
Il n’y a pas de carte. Pas de modèle transmis. Pas de trajectoire validée. Il faut alors se définir soi-même, apprendre à faire des choix sans permission, construire une vie sans mode d’emploi.
|
C’est aussi ce que rend visible le programme Power Up ! Dans le cadre de ce partenariat stratégique de cinq ans financés par le ministère néerlandais des Affaires étrangères, Gender at Work a soutenu des organisations féministes et de défense des droits dans plusieurs régions du monde. À travers ce programme, des partenaires au Bénin, Rwanda, Mozambique et Tunisie ont développé des espaces où des femmes queers peuvent se reconstruire, apprendre et exercer leur pouvoir. Entre guérison, création, leadership et participation politique, leurs initiatives ont montré qu’exister, dans un monde qui cherche à vous effacer, est déjà un acte de résistance. Le programme s’articulait autour de trois axes profondément liés : les corps, la voix et les ressources. En d’autres termes : la sécurité, la participation et les moyens de vivre dignement. |
Être son propre guide, c’est accepter de marcher, de se perdre puis de se retrouver dans un monde qui refuse de vous montrer le chemin. C’est apprendre à faire confiance à une boussole intérieure, façonnée par l’adversité là où la famille, la société et les institutions ont failli.
Dans les récits de plusieurs de ces femmes, une image est revenue avec insistance : celle de la voiture. À première vue, le symbole paraît banal. Pourtant, dans la manière dont les histoires se rejoignent, la voiture représente bien plus qu’un moyen de transport. Elle devient une figure de liberté, d’empouvoirement et parfois même de réparation.
Dans de nombreuses familles, il existe des étapes considérées comme « normales » dans la construction d’une vie : les études, le diplôme, puis le permis de conduire à l’entrée dans l’âge adulte. Ces investissements parentaux ne sont jamais neutres. Ils traduisent une projection, une reconnaissance, une confiance accordée à l’enfant et à son avenir.
Ils disent : ton futur mérite d’être accompagné.
Mais que se passe-t-il lorsque cette chaîne se brise ?
Lorsque des parents rejettent leur enfant à cause de ce qu’elle est ?
Lorsque son identité sexuelle ou de genre transforme cette enfant en honte, en échec ou en menace ?
Alors, souvent, tout s’arrête. L’investissement cesse. Et le futur se ferme. On devient l’enfant dans laquelle il ne faut plus investir. Celle pour qui il n’y a plus de projet et plus de récit possible. L’exclusion familiale agit ici comme une destitution symbolique : elle retire le droit à un avenir.
| Au Rwanda, cette reconquête a pris une forme très concrète. Grâce aux initiatives soutenues par Power Up!, des participantes ont pu suivre des cours de conduite, obtenir leur permis, bénéficier d’un accompagnement juridique face aux discriminations rencontrées dans le processus, et accéder à des opportunités économiques jusque-là inaccessibles. La conduite est ainsi devenue le moment où la confiance revient, où l’on se sent de nouveau capable de diriger sa propre trajectoire, de prendre le volant de sa vie. |
| Blossom Bridge Initiative (BBI) : organisation engagée sur la santé mentale, l’autonomisation économique et le renforcement institutionnel. Après avoir suivi les cours de conduite, l’une des participantes nous confie : « Pendant longtemps, conduire me paraissait inaccessible, comme quelque chose qui n’était pas fait pour moi. Grâce à BBI, j’ai pu m’asseoir derrière un volant pour la première fois de ma vie. Ce moment m’a fait comprendre que, malgré la stigmatisation et les différences, j’ai le droit de diriger ma vie moi-même. »
Ndabaga Sisters’ Organisation (NSO) : organisation engagée sur le renforcement économique à travers l’entrepreneuriat, la conduite et le mentorat. Pour une des membres de NSO, elle a vécu cette expérience de cette façon : « Pendant longtemps, je me suis sentie enfermée par le regard et le jugement des autres, par la peur et par tout ce qu’on disait de moi. Apprendre à conduire m’a redonné confiance. Aujourd’hui, je sais que je peux trouver du travail et me prendre en charge. » |
Dans ce contexte, apprendre à conduire ne relève plus d’un simple apprentissage technique. La voiture cesse d’être un objet. Elle devient un espace politique intime. Un outil de réappropriation de soi. Elle incarne la liberté de mouvement, mais surtout la liberté de choix : la possibilité d’aller où l’on veut, quand on veut, sans demander la permission et sans devoir se justifier.
Pendant que certaines reconstruisent une autonomie matérielle, d’autres femmes queers se heurtent à une question plus existentielle : comment continuer à vivre dans un monde qui cherche constamment à vous effacer ?
L’effacement prend plusieurs formes. Il peut être juridique, à travers des lois qui criminalisent l’existence. Médiatique, par l’absence ou la déformation des récits. Culturel et religieux, par des discours qui vous désignent comme une anomalie, une menace ou une trahison.
On dit de vous que vous n’êtes pas légitimes.
Pas légitimes d’être femmes.
Pas légitimes d’être africaines.
Vous êtes assignées étrangères à votre propre pays, à votre propre culture. Votre existence devient une preuve à charge contre vous. Vous n’êtes plus un sujet politique : vous devenez un problème à régler.
Alors, pour continuer d’exister, elles choisissent de créer.
Créer pour laisser une trace.
Créer pour affirmer : nous sommes là.
| En Tunisie, cette dynamique a pris la forme d’un espace de savoir, de création et de transmission. À travers la deuxième édition de la Queer Université, DAMJ a déplacé la production de savoir queer hors de la capitale, vers des régions souvent laissées à l’écart. Dans un contexte marqué par la montée des discours conservateurs, les risques sécuritaires et le rétrécissement de l’espace civique, créer un tel espace relevait déjà d’un acte politique fort. Mais l’un des faits les plus marquants est ailleurs : les femmes y ont été majoritaires, les savoirs y ont été placés au centre, et des œuvres concrètes ont vu le jour. La création n’y était pas un supplément ; elle était une manière de refuser l’effacement. |
| DAMJ : organisation engagée face à la montée des discours conservateurs et à la pression sécuritaire. L’une des participantes a dit au cours de l’événement : « Malgré les temps difficiles que nous traversons, nous essayons de rester unies et de continuer à travailler. Se réunir dans cet espace nous permets de réfléchir sur une action commune. Créer, partager et écouter nos histoires nous permettent de se voir et de continuer d’exister. » |

Compte rendu graphique du parcours de DAMJ dans le cadre du programme « Power Up ! », par Nzilani Simu
Films, podcasts, peintures, textes, performances… Toute création devient une archive vivante. Elle documente des vies que l’histoire officielle refuse d’enregistrer. Elle inscrit des corps, des voix et des désirs dans le temps long, là où la société voudrait qu’ils demeurent éphémères, silencieux et invisibles.
D’autres femmes queers empruntent un chemin différent, mais tout aussi profondément politique : celui du dialogue, de l’analyse et de la compréhension des structures de pouvoir. Elles créent des espaces pour parler de politique, d’économie, de gouvernance. Elles veulent comprendre comment leurs pays fonctionnent, comment les décisions sont prises, comment les ressources sont distribuées.
Pour beaucoup d’entre elles, la politique a longtemps été présentée comme un territoire hostile : un espace dangereux, masculinisé, inaccessible, réservé à d’autres corps et à d’autres voix. Mais comprendre les mécanismes du pouvoir, c’est refuser d’en être exclue. C’est se reconnaître comme citoyenne à part entière, concernée et légitime.
| Au Mozambique, ce travail a consisté à relier le vécu des femmes queers à des analyses structurelles sur l’économie, la citoyenneté et la participation publique. Dans un contexte où leurs réalités étaient peu documentées et rarement prises en compte, des ateliers d’empouvoirement politique, des formations en plaidoyer numérique et un travail de recherche ont permis de faire émerger des données, des récits et des revendications. Il ne s’agissait pas seulement d’acquérir des compétences. Il s’agissait de déplacer les frontières du pensable : se voir comme sujet politique, savoir lire le pouvoir, et se savoir autorisée à y intervenir. |
| POR ELA : POR ELA : organisation promouvant les droits des femmes queers. Après la formation en plaidoyer numérique, l’une des membres de POR ELA a fait remarquer : « Nous ne sommes pas seulement des victimes. Nous sommes également des citoyennes qui doivent participer dans la vie politique et économique du pays. Malgré les discriminations, nous avons une place à conquérir et à acquérir. C’est ce que nous a montré les formations. » |

Registo gráfico da jornada de «Por Ela» no «Power Up!», por Nzilani Simu
Certaines organisations choisissent de travailler directement sur la parole, la confiance en soi et le leadership. Elles ont observé les effets du silence imposé : des femmes queers présentes dans l’espace public, parfois invitées, mais incapables de s’exprimer. Paralysées par le manque de confiance, la peur de mal dire, de trop dire, d’être sanctionnées.
Apprendre à parler devient alors un acte de réparation collective. Prendre la parole, ce n’est pas seulement s’exprimer : c’est reprendre un droit confisqué.
|
Au Bénin, plusieurs initiatives soutenues par Power Up! ont précisément travaillé sur cette articulation entre sécurité, leadership, plaidoyer et soin. Des ateliers d’autodéfense, d’autonomie corporelle, de gestion du stress, de leadership transformationnel et de prise de parole ont permis à des femmes queers de renforcer leur capacité d’action, mais aussi leur capacité à se tenir dans l’espace public avec plus d’assurance. Ce qui apparaît avec force dans ces démarches, c’est que la parole ne naît pas seule. Elle a besoin de conditions. Elle a besoin de sécurité, de soutien psychosocial, d’un collectif, d’un lieu où l’on apprend peu à peu que sa voix ne met pas forcément en danger. |
| AFRO-BENIN : organisation féministe ayant mis en œuvre le projet Ma Voix, Mon Pouvoir. L’une des membres a partagé après un atelier sur l’art oratoire : « Je n’ai jamais vraiment su comment m’exprimer en public, d’autant plus qu’au Bénin, il est souvent mal perçu qu’une femme prenne la parole. Grâce à ces formations, j’ai compris que j’avais le droit de m’exprimer et j’ai appris à partager mes idées avec plus de sérénité. Cela peut sembler banal, mais prendre la parole est essentiel lorsqu’il s’agit de défendre ses droits et de porter un plaidoyer. »
Alliance des Femmes Battantes (AFB) : organisation féministe active dans cinq villes et travaillant sur le développement organisationnel, la santé mentale et le plaidoyer. Une participante s’est exprimée sur les ateliers sur les réponses non violentes : « Supporter chaque jour les insultes et la stigmatisation est très lourd à porter. Grâce aux formations sur les réponses non violentes, j’ai appris qu’il était possible de me défendre sans me mettre davantage en danger. Aujourd’hui, je me sens plus forte, plus confiante, et surtout mieux préparée à faire face. » |

Compte rendu graphique du parcours d’Afro-Benin dans le cadre de Power Up ! par Nzilani Simu

Compte rendu graphique du parcours d’AFB dans le cadre de Power Up ! par Nzilani Simu
Au cœur de toutes ces stratégies de renaissance, il y a aussi le soin.
Le soin de soi, le soin des autres, le soin des blessures invisibles laissées par des années de rejet.
La thérapie musicale, l’art, les espaces de bien-être, les retraites d’équipe, les cercles de parole, les temps de respiration collective : rien de tout cela n’est accessoire.
Dans les trajectoires de ces organisations partenaires, le soin n’apparaît pas comme un supplément ajouté au militantisme. Il en est une condition. Il permet de se reconnecter au corps, aux émotions et au désir de vivre. Il permet aussi de tenir dans le temps, de ne pas réduire les femmes queers à leur seule capacité de résistance, mais de les reconnaître dans leur droit à la joie, à la sécurité, à la lenteur et à l’imagination.
Créer son propre monde n’est pas une fuite hors du réel. C’est un refus de l’écrasement. C’est un geste d’amour radical qui consiste à imaginer des futurs possibles là où tout a été organisé pour empêcher ces futurs d’exister.
Vivre en tant que femme queer, c’est tracer des chemins là où il n’y en avait pas. C’est construire de nouvelles structures quand les anciennes excluent. C’est apprendre, chaque jour, à inventer sa liberté, à choisir sa vie, à se guider soi-même.
Et dans cet acte de création, une vérité demeure :
elles sont là,
elles ont toujours été là, et elles continueront à exister.
En savoir plus sur Power Up!